DON ALPHONSO LADRON DE GUEVARA

JEAN DELATTRE

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Nous sommes en prairial de l'an VII (juin 1799), les juges de paix de Templeuve et de Phalempin, le citoyen Heroguier en tête mènent une perquisition  à Antroeulles chez le nommé Dauphine, laboureur de son état. Elle fait découvrir de nombreux livres sur « La relation véritable du bienheureux Ladron » . Arrêtés et conduits au directoire du district de Lille, Dauphine et son épouse assurent avoir reçu les livres d’un colporteur, originaire de Douai et voyageant souvent dans le canton de Templeuve. On a également trouvé chez Dauphine, une effigie du bienheureux Ladron. Le juge Heroguier prend immédiatement des mesures pour empêcher la diffusion de la brochure. Le six messidor, le ministre de la police générale approuve les mesures prises pour mettre un terme aux manœuvres superstitieuses et empêcher la circulation de ces absurdités. Le Directoire du département sis à Douai, suivra cette politique en publiant plusieurs décrets contre cette superstition et en pourchassant les colporteurs.

Qui était donc ce bienheureux Ladron ?

 DON  ALPHONSO LADRON DE GUEVARA, né en 1557 à Anuxar en Andalousie, épouse en 1615, Charlotte Alegambe, fille du seigneur d’Antroeulles et d’Avelin. Histoire d'amour, il devra enlever la jeune fille pour l'épouser sans le consentement du père de celle-ci. En 1621, les registres d'Antroeulles nous apprennent la naissance d'un garçon prénommé Jean-Baptiste, il est baptisé le 17 mars, son parrain est Jean Dujoncquoy et sa marraine Anne Demarquies. A la suite d’une victoire a Nieppe en 1630, il fait reconstruire l’église d’Antroeulles. Il meurt en 1639 à Cassel et est enterré dans l’église d’Antroeulles. Jusqu’en ce jour du onze mars 1799, Ladron y repose en paix.

Une lettre de 1819, rédigée d’après les dires de témoins oculaires et signée du maire d’Avelin, Monsieur Wartelle  nous renseigne sur l’origine et le déroulement des évènements de mars 1799. 

« Le sieur Alphonse Ladron a été tué en 1639 devant le camp d’Armentières, il n’est inhumé dans sa paroisse d’Antroeulles que huit ans plus tard en 16471. Le premier de mars 1799, après cent soixante ans d’inhumation, est trouvé lors de la démolition de l’église d’Antroeulles, un cercueil de bois renfermé dans un cercueil de plomb, dans lequel se trouvait le corps intact du sieur Ladron avec sa chemise et son suaire. Les plaies étaient encore saignantes, sa chemise en était teinte, une demi-pinte de son sang circulait encore dans son cercueil, sa plaie mortelle reçue à la bataille d’Armentières se trouvait au-dessous du bras gauche. La paille qui fut trouvée dans son cercueil était aussi vive que celle qui vient des champs. Le démolisseur de l’église2après l’avoir dépouillé de tout, excepté sa chemise et son drap, qu’il ne put enlever à cause des habitants de l’endroit et de tous les étrangers qui accourraient de toutes parts et qui le menaçaient, ne laissa pas d’exercer sur le corps de Monsieur Ladron qui reposait en paix depuis 160 ans, toutes les cruautés que la barbarie la plus cruelle a pu inventer. Au moment ou il s’emparait de toutes les dépouilles qui ornaient sa tombe, un enfant s’empara du sabre de Monsieur Ladron qui se trouve encore aujourd’hui dans la Paroisse, transformé  en plane3. Malgré les menaces des habitants et des étrangers qui venaient de partout, rien ne put l’arrêter pour exposer ce cadavre nu pendant huit jours a la neige et à la pluie comme une bête sauvage et pour exercer dessus son corps toutes les infamies que l’enfer peut inventer en pareil cas, le déterrer et le voir continuellement ré-enterrer par tous ces étrangers, était sans cesse à l’ordre du jour pour détruite les marques précieuses de la religion que Dieu fait éclater de temps en temps dans la personne de ses élus. On commença par couvrir son corps de chaux vive de Tournai, arroser cette chaux de  pissotière de vache pour rendre la religion odieuse au peuple et pour parvenir  à réduire le corps en cendres. Vains efforts de l’impiété, la chaux morte étant retirée, on retrouva le corps de Monsieur Ladron comme auparavant, pas un de ses cheveux n’était flétri. Que vit-on alors? Des étrangers se succédèrent de toutes parts, tant en voiture qu’à cheval, qu’à pieds. Ils venaient, honorer les précieux restes de Monsieur Ladron et se croyaient très heureux de pouvoir emporter chez eux, comme reliques les cheveux que la chaux n’avait pu consumer, d’autres lui coupaient un doigt a la main. un autre un doigt au pied, on lui a arraché les ongles, on lui a coupé la queue en signe de triomphe de la religion. Pour parvenir à faire disparaître les signes les plus respectables de notre sainte religion, l’ont prit le parti de dresser un bûcher pour réduire le corps en cendres par la force du feu. Le maire actuel, alors agent municipal employa tout son crédit pour l’empêcher et il est parvenu à le faire ensevelir derechef, le placer dans un nouveau cercueil et le faire rentrer dans notre église tenant à la chapelle de la Sainte Vierge4. Un marchand de vins de Reims en Champagne s’est rendu dans ce moment là auprès du corps du sieur Ladron, y fit sa prière et en ne fut pas plutôt retourné dans son pays qu’il écrivit aux habitants d’Antroeulles pour les informer de la guérison d’un de ses enfants, de neuf à dix ans et qui n’avait jamais su marcher jusqu’à ce jour. Son mausolée fut trouvé de tout son entier et transporté dans la cour du sieur Dauphine, cultivateur à Antroeulles. Tous les étrangers s’y rendaient pour y faire leurs prières, mais ceci devait disparaître pour soutenir encore un moment l’impiété chancelante, l’autorité supérieure s’en empara et le fit conduire à Lille, ainsi que Dauphine, comme protecteur des précieux restes de monsieur Ladron qui rappelaient aux vivants ses précieux services à la religion et à l’état.  Depuis le moment de sa ré-inhumation, l’on vit des pèlerins de tous les cotés se rendre à Avelin pour faire leurs prières dessus la tombe de monsieur Ladron et il ne se passe pas de mois, bientôt de semaines qu’on y voit encore des étrangers pour le même but. »

Le corps du bienheureux Ladron sera exhumé et ré-enterré trente et une fois. A l’heure actuelle, il serait toujours enterré sous l’harmonium dans l’église d’Avelin dont dépend aujourd’hui Antroeulles5.

Le récit du Maire d’Avelin, malgré un certain nombre d’incohérences et d’impossibilités scientifiques, nous apprend beaucoup.

Tous les ingrédients nécessaires pour faire un saint d’Alphonso Ladron de Guevara sont réunis :

Une conservation miraculeuse du corps6 mais dont les détails sont scientifiquement impossibles (le sang encore liquide et suintant) ;

Une volonté de destruction du corps, qui fait pratiquement de Ladron, un martyr post-mortem ;

Un miracle, une guérison à distance (d’ailleurs fort opportunément lointaine).

D’autre part, la détermination des déchristianisateurs qui se heurte certes aux habitants du lieu, mais dont l’identité reste floue.

La rapidité à laquelle le culte se développe dès les premières heures avec pour conséquence la venue « d’étrangers » sans plus de détails. Il y a toujours place pour une religion fondée en partie sur le merveilleux et le surnaturel. L’esprit critique est encore loin d’être à l’ordre du jour.

L’absence totale du clergé ou de ses représentants, c’est le Maire7 alors agent municipal qui intervient, c’est un cultivateur, le sieur Dauphine qui accueille le mausolée de Ladron et qui assure la diffusion du culte. Toute l’histoire se déroule entre laïcs. Le culte de Ladron de sa création à sa diffusion n’est produit que par l’action populaire. Sevré, de merveilleux et de surnaturel que les cultes républicains n’ont pu remplacer le peuple se précipite sur le moindre des signes de leurs présences.

 

En 1819, il subsiste encore des traces du culte de Saint Ladron. Si le saint d’Antroeulles n’a jamais été reconnu officiellement par l’église, il n’en a pas moins été l’objet de la vénération populaire.  La révolution ne pouvait détruire dans 1’âme du peuple la religion traditionnelle. L’exemple des habitants d’Antroeulles,  hostiles à la mutilation du corps est significatif. On crie au miracle, les guérisons se multiplient sur la tombe du bienheureux Ladron. Si ce culte est resté sans lendemain, il est cependant une preuve de l’échec de la déchristianisation, celle-ci fut subie mais jamais acceptée. Le peuple reste fidèle à cette foi qui lui est nécessaire, les nouveaux idéaux révolutionnaires ne pouvaient remplacer ceux auxquels le peuple restait attaché envers et contre tout.

 

HAUT

1) Les registres paroissiaux n’en font pas mention.

2) L’identité de celui-ci n’est pas connue. D’autres sources font plutôt état de voleurs attirés par le plomb du cercueil.

3) Vu la précision, il s’agit probablement d’un enfant de Monsieur Wartelle, le maire.

4) Il s’agit de l’église d’Avelin.

5) Antroeulles était une paroisse autonome jusqu’en 1791.

6) Un autre cas est signalé à la même époque à Arras.

7) Assez bizarrement le Maire ne parle jamais de Saint Ladron mais de Monsieur ou de Sieur Ladron. Doute-t-il de la sainteté de ce dernier ?



1 Le fait n’est pas mentionné dans les registres paroissiaux d’Antroeulles.

2 Le nom de ce dernier reste inconnu. D’autres sources mentionnent plutôt des voleurs attirés par le plomb du cercueil.

3 Au vu de la précision, il semble que l’enfant soit celui du maire.

4 Il s’agit de l’église d’Avelin.

5 Antroeulles qui jusque 1791 était paroisse à part  entière.

6 Un cas similaire sera signalé à Arras

7 Assez bizarrement le Maire ne parle jamais de Saint Ladron mais toujours de « Sieur Ladron », doute-t-il de la sainteté de Ladron ?